mercredi 18 juin 2008
Voir sans être vu
Par Jean-Jacques Birgé, mercredi 18 juin 2008 à 00:11 :: Jean-Jacques Birgé

Serions-nous tous des voyeurs ? Le sublime film de Michael Powell, The Peeping-Tom, en français Le voyeur, renvoie à ce qu'est fondamentalement le cinéma. Les acteurs ne s'y exposent pas comme au théâtre. Monter en scène, entrer en piste, sont des épreuves autrement plus terribles, même si les projecteurs nous empêchent souvent de voir le public. En retour, mon regard de spectateur me gêne pour ceux que j'imagine se sentir démasquer, déshabiller, passer aux rayons X de ma longue observation. J'en ai d'autant plus le temps que je m'ennuie au théâtre et que je prends souvent des notes pendant les concerts, des idées qui me passent par la tête, j'y travaille, souvent. De plus, j'emporte de petites jumelles avec lesquelles je recompose les plans, je m'approche des visages, je fais du montage en direct, je coupe, je zappe, je glisse... Au cinéma, c'est différent. Il m'absorbe. Je ne pense à rien d'autre. Mes réflexions sont en corrélation avec ce qui se trame sur l'écran. Je me laisse porter. C'est même la seule activité, avec la lecture si je ne suis pas trop fatigué, qui me permet de me déconnecter, d'arrêter de travailler surtout.
Dans la vie quotidienne, lorsque je deviens voyeur, je me comporte encore comme si j'étais au cinéma. Je peux rester des heures à une fenêtre si l'activité bat son plein en dessous, dans la rue. Combien d'heures ai-je passé, jeune adolescent, à espérer qu'une femme se dénude dans les immeubles en face ? Combien de jours ai-je passé à regarder les couples se faire et se défaire lorsque j'habitais au-dessus de la station de métro Père Lachaise ? Combien d'années ai-je porté des lunettes noires dans les rames pour voir sans être vu ? Face aux verres fumés, les passagers détournaient leur regard, laissant le champ libre à mon exploration. Dans la nature, devant l'horizon, au-dessus des nuages, dans un bois, c'est encore le voyeur qui s'exprime dans l'attente qu'un animal se montre, qu'une fleur se referme, qu'un nuage évoque une nouvelle forme... Si j'ai fini par me montrer à visage découvert, à signer de mon nom, à publier mon journal intime au jour le jour, digressant lors de mes conférences, provoquant en toute impudeur, est-ce pour me dédouaner de la curiosité, vice ou vertu ?




