Depuis avril 2008, j'invite des personnes à converser avec moi dans cet espace que j'ai appelé tchatchhh. J'invite des personnes - que je connais ou pas - à faire l'expérience d'une conversation sans jamais savoir par avance quelle en sera la teneur. Je laisse à mon invité(e) le soin de formuler le premier mot avec le matériau de son choix. Ni lui ni moi ne savons ce qu'il advient par la suite car la conversation s'écrit au présent. tchatchhh est mouvant et son usage n'est pas celui attendu. tchatchhh s'écrit comme se prononce et laisse place à la complexité de la langue. tchatchhh m'accompagne au quotidien comme un intrus. Tout dépend de mon invité(e) et de ce qu'il a à dire. La fin d’une conversation en annonce une autre et devient une toute autre expérience. Protocole / J'invite quelqu'un ou quelqu’un peut décider d’être invité. Nous nous donnons rendez-vous pour une conversation sur tchatchhh.
S'il le souhaite, mon invité(e) peut garder l'anonymat et prendre alors le pseudonyme de son choix.
Une conversation a une durée variable fixée à l'avance par mon invité(e). Elle peut se dérouler en un jour, une nuit, une semaine ou un mois, l’important est de débuter à la date prévue. La fin se fait sans préavis à la date affichée dans le premier billet. En préambule, je publie un message pour annoncer la conversation et présenter mon invité(e). En guise de présentation, mon invité(e) fait un petit don de sa personne en envoyant une image, un mot, un CV, un son ou tout autre document faisant office de présentation.
Mon invité(e) commence la conversation. Il peut utiliser des mots, des sons et des images en accédant aux outils de l’interface avec un login et mot de passe.
Mon invité(e) peut publier plusieurs billets par jour, voire par heure, mais il doit attendre ma réponse avant de publier le suivant.
Les commentaires demeurent ouverts.
Chaque conversation est archivée au nom de mon invité(e).
Par Gwenola Wagon,
vendredi 17 décembre 2010 à 22:54 ::Gwenola Wagon
Pas facile de finir notre conversation sur une histoire de vidéo de chat, et pourtant je vais essayer ce challenge.
En anglais le mot chat est "cat" et "chatter" signifie discuter.
En français, l'homonymie deviendrait une opportunité de langage. Chat signifie autant l’animal que la discussion. Donc il me paraît une bonne fin de conversation pour tchatchhh.
Ce film est un film dit de "Clic cinéma". Le spectateur clique par plaisir d’en voir plus. Dans ce contexte, ce geste prend une résonnance très pavlovienne. Le souvenir des précédents clics ramène à cet autre clic. Le geste de cliquer est très fréquent car on clique au moins à chaque fin de film et parfois pendant le film, (pour lire les commentaires par exemple). Le clic cinéma est avant tout lié à l’action et la réaction. Le clic cinéma produit des morceaux qui sont souvent dans une ambiance de répétition qu’on peut voir et revoir. Chatouiller le chat et susciter une réaction de sa part. Répéter l’opération et ainsi de suite. Les commentaires réagissent aussi sur ce principe d’action / réaction.
Surprised Kitty devient la quintessence de films de chats amateur concentrant à lui seul un réseau mimétique où le film qui marche le mieux exerce le plus grand pouvoir mimétique sur les autres ; ce registre très prolifique de vidéos de chats domestiques a de nombreux points communs avec les vidéo à caractère érotique / pornographique.
Films de chat et films pornos ont en communs l’élasticité des corps. Le chat est un animal interactif, joueur par nature, transformant n’importe quel objet en jeu, pelote, ficelle, bout, de papier. Il n’est pas surprenant qu’il devienne une star des films en ligne.
Le chat des cartoons qui retombe sur ses pattes après avoir effectué des acrobaties, s'est étiré ou déplié passant par des ouvertures minuscules, son corps élastique défie les logiques de la morphologie humaine. Si les films de chat et de porno se retrouvent tous deux comme sujets de prédilection on pourrait y retrouver cette même attirance pour une malléabilité des corps, allié au désir d’outrepasser leurs limites.
Le chat comme l’a démontré Chris Marker est l'animal photogénique par excellence dont le regard semble dire plus qu’il n’y parait, toujours sûr de lui, marchant sans bruit, il est donc très bon acteur de sketches à profusion, tel un Buster Keaton de documentaire amateur animalier sans le savoir.
Par karine,
mardi 14 décembre 2010 à 10:47 ::Gwenola Wagon
La vidéo surprised kitty appartient peut-être au registre "membracide", mais pas à celui de l'art. Serait-ce là notre nouveau kitsch remplaçant la carte postale ?
Ce qui est surprenant, c'est le mot "original" ajouté à côté du titre comme si cette vidéo avait fait l'objet de multiple versions et que l'originale, même pour la vidéo la plus banale qui soit, ait une valeur supplémentaire. Comme si aussi, l'originalité dépendait aujourd'hui de la popularité d'une vidéo évaluée au nombre de clics. Ce qui peut sembler paradoxal étant donné que l'originalité se fonde habituellement sur un modèle unique, non reproductible, alors qu'avec cet exemple il semblerait que l'originalité soit définie au contraire par un maximum de visibilité, fondant l'originale en creux.
Est-ce là une manifestation de l'art de la communication ?
Même si je peux percevoir dans tes propos une critique d'un tout communiquant, comment te positionnes-tu ?
Par Gwenola Wagon,
mardi 7 décembre 2010 à 12:03 ::Gwenola Wagon
Il me semble qu’au contraire l’article explique les différences notables entre conversation et exposition et va dans le sens de ce que tu dis tout en tissant de multiples et subtiles liens et en croisant différents artistes qu’on a peu l’habitude de voir ensemble et en mettant en lumière des manières de converser.
Dans La fin de la solitude,William Deresiewicz émet l’hypothèse qu’Internet suscite une connexion permanente et une impossible solitude (ou isolement). L’internaute est incité à manifester sa présence en réagissant face aux multiples signaux qui émanent de ses terminaux. On ne compte plus le nombre de messages écrits et oraux qu’il reçoit et envoie chaque jour.
Il devient un être hypercommuniquant dont le comportement serait à rapprocher des insectes membracides d’Amazonie. Ces membracides, insectes qui font vibrer les plantes se servent de leurs excroissances pour percevoir les messages, Danièle Boone expliquent qu'ils “échangent sans cesse des signaux avec les autres individus en permanente interaction avec leur milieu, mais la multitude des signaux échangés à des distance variables produit aussi une rumeur ambiante dont le signal pourrait être brouillé ou se brouiller. “
Comme l’explique William Deresiewicz si l’appareil photo et la caméra suscitent un culte de la célébrité, l’ordinateur et la numérisation ont lancé le culte de la connexion généralisée des choses et des êtres, “la grande terreur contemporaine serait d’être anonyme. […] Nous ne vivons que dans notre relation aux autres, et la solitude ou l’idée de solitude disparait progressivement de nos vies.” Est-ce que la fin de l’isolement provoque l’absence de conditions pour faire émerger une pensée ? Ou une activité de réflexion ou de méditation ? Dans ce contexte, comment percevoir une œuvre ? L’œuvre nécessite une attention de la part du spectateur. Celui-ci, de la caverne platonicienne aux fantasmagories en passant par le théâtre, le cinématographe et la télévision, a développé des systèmes où les œuvres s’observent dans un dispositif d‘attention et de perception particulière.
Tout ça pour dire, que le tout communicationnel génère une forme d'art, qui procède d'impulsions/réactions, de vibrations communicationnelles. Un art qui se voit comme les hits, les meilleurs chansons. Il suscite des réactions et provoque de nombreux textes sur les blogs. Loin du silence de la grotte caverneuse, cet art sert de communication, et on pourrait le qualifier d'art membracide. Dans ce registre, je classerais la vidéo très célèbre Surprised Kitty dans la catégorie de l'utra membracide.
Par karine,
jeudi 2 décembre 2010 à 17:59 ::Gwenola Wagon
Je connais le texte de Liliane Terrier mais je ne sais pas vraiment où il veut en venir. Il n'y a pas de spécificité conversationnelle au net car la conversation peut survenir à n'importe quel moment, peut-être plus facilement autour d'un bon repas, sur un siège qui porte ce nom, sur un banc public, pendant un vernissage...
Certes, les dispositifs du web, notamment à travers les réseaux sociaux, entretiennent un certain bavardage, mais sont-ce réellement des situations conversationnelles ?
"L'art réduit à la conversation entre artistes, pendant le temps de leurs projets individuels, serait cet échange, une sorte d'expérience collective qui interroge ce qu'est l'art aujourd'hui, la conversation devenant œuvre et théorie de l'art. Le caractère à la fois collectif, spiritualisé et dématérialisé de l'art est réaffirmé. Il trouve sa logique évidente, son enveloppe et sa forme sur le net, outil qui vient à point dans la logique de l'époque."
Ce paragraphe, relevé au tout début du texte de Liliane Terrier, est une citation des propos de Paul Devautour sur lesquels elle s'appuie pour avancer l'idée que la conversation remplacerait l'exposition.
L'exposition ne s'est pas éteinte et la conversation n'est pas encore très pratiquée en art. Je dirais même que l'exposition s'est renforcée et qu'elle offre le modèle quasi exclusif de la visibilité artistique aujourd'hui. Le format de l'art est l'exposition, les œuvres sont façonnées pour l'exposition.
Pour moi, il ne s'agit pas de remplacer la conversation par l'exposition - quand bien même cela pourrait arriver ! - mais de proposer des expériences de conversations. Je discutais récemment avec une connaissance de ce qui l'occupait en ce moment, et sa réponse a été de m'énumérer les expositions en cours et les œuvres qu'il avait bien placées dans des manifestations cotées sans m'expliquer de quoi étaient faites ces œuvres et quels étaient les enjeux des expositions en question. Bref, nous n'avons pas parlé d'art.
C'est assez symptomatique de ce qui se trame majoritairement en art aujourd'hui.
Plus loin dans son texte, Liliane Terrier mentionne l'esthétique de la communication, dont Fred Forest est l'instigateur, pour parler de la conversation comme médium artistique.
Je suis vraiment opposée à cette théorie, dont wikipedia ne présente qu'un raccourci factuel, qui repose sur un art mettant en avant l'immatériel mais en s'appuyant sur l'information et la communication comme matériaux artistiques. L'esthétique de la communication cherche à faire de la communication même une forme en tentant de se démarquer du schéma classique de l'exposition.
Cette théorie, qui dénonce l'espace clos du musée et de la galerie, est contradictoire car elle agit uniquement dans l'espace du réseau en limitant son action dans un territoire donné, celui d'Internet, déterminé par le médium informatique, et sélectionne une production ancrée dans une démarche auto-produisant ses référents, à savoir le numérique, sa réalité virtuelle, explorant son monde en perpétuelle évolution basé sur la circulation, produisant des œuvres émanant et interrogeant ce contexte. Cet espace se construit intrinsèquement selon ses propres spécificités, se cloisonne sur lui-même et s'autonomise, non pas à l'inverse du musée mais bien à l'instar du musée.
Or l'art n'est pas la communication. L'artiste n'a pas de message à communiquer. Au vue de l'histoire médiatique, la communication du message implique une dictature du sens que les artistes s'efforcent de détourner, en opposant non pas une autre signification, un autre message, mais en remettant en cause le sens, alors non plus commun et homogène mais multiple et critiqué.
"Créer a toujours été autre chose que communiquer. L'important, ce sera peut-être de créer des vacuoles de non-communication, des interrupteurs, pour échapper au contrôle." (Deleuze).
Par Gwenola Wagon,
dimanche 28 novembre 2010 à 19:26 ::Gwenola Wagon
Ce titre est en référence à un texte de Liliane Terrier dont je voulais te parler, qui pourrait certainement rebondir et faire des liens relativement à tes projets de conversation« L’Art de la conversation sur le net ».
J’y ajouterais d’autres œuvres plus anciennes et tout aussi conversationnelles comme les films de Jean Eustache, d’Eric Rhomer, de Judith Cahen et ceux d’Anne-Marie Miéville et de Jean-Luc Godard avec Tour et détour deux enfants une série télévisée réalisée en 1979 pour Antenne 2.
France, tour et détour sont des conversations avec deux enfants, un garçon et une fille.
France, tour et détour provoque un dialogue de la part des enfants mais aussi des spectateurs, interpellés par les questions et les commentaires en voix off : « Et ça fait longtemps que tu existe? Il y a combien de mètres de chez toi à l’école ? Ta hauteur a toi c’est combien ? Combien de fois ta hauteur pour aller à l’école ? Tu penses qu’on a dessiné les rues pour que tu t’y perdes ou pour que tu t’y retrouves ? Si tu perdais la mémoire comment tu ferais pour aller à l'école ?»
Il s’agit d’apprendre, de donner à apprendre le pouvoir de la parole, apprendre à dire, à converser, apprendre à arrêter de se taire, quitte à passer par de longs moments de silence et à user de détours conversationnels.
Conversation longue qui prend son temps et du coup rejoint l’expérience dont le processus est ici rendu tangible. Une conversation dont l’enjeu est le questionnement, laissant ainsi l’interprétation ouverte, cultivant le désir de prolonger la réflexion après la série, et encore après.
Par karine,
lundi 22 novembre 2010 à 14:07 ::Gwenola Wagon
J'écrivais régulièrement sur un blog avant tchatchhh. "Rendez-vous-haut-les-mains.com" était un espace lié à mes activités pédagogiques et était imaginé comme une sorte d'extension de mes cours.
Une fois que je suis passée à d'autres préoccupations à l'école, la nécessité d'écrire un blog ne s'est plus imposée. J'ai donc préféré arrêter car les billets publiés étaient de plus en plus espacés comme le désir en chute libre.
Je n'avais pas non plus envie de me conformer à un dispositif qui me forçait à écrire. J'ai donc réfléchi à un espace sur mesure qui me permettrait de continuer une activité d'écriture et de la partager avec d'autres : à l'école, je savais que mes collègues et étudiants lisaient ce que je publiais.
La conversation est pour moi une rencontre. On est deux, on ne s'est pas encore ce qui va se passer. On se déplace sur le terrain de l'autre. Les mots de l'autre ont une influence sur notre journée. tchatchhh est un moment privilégié, gratuit et sans but précis si ce n'est de converser sur un sujet déterminé à deux au départ. Après, ça bouge.
Toutes mes recherches sont des dispositifs à deux. C'est mon format. Au-delà, ce n'est plus une rencontre. Christine Lapostolle, à qui j'ai soumis le mot "conversation" dans Duo pour 13 mots et un paysage, a dit une belle chose : "s'approcher avec les mots", c'est l'érotique de la conversation. Rencontre Service que tu connais, proposait des micro-rencontres, des rencontres à deux et dernièrement j'ai fait un tchatchhh live avec Virginie Poitrasson, où la conversation était en direct, non pas sur scène mais dans les gradins, où nous échangions des mots. La langue était vocale mais pas orale, c'est à dire qu'elle était avant tout écrite. Tout comme Christine Lapostolle, Virginie Poitrasson est aussi écrivain et j'agis sur ce terrain depuis quelque temps.
tchatchhh n'est pas une œuvre au sens où l'on considère une œuvre comme une finalité. C'est un processus qui n'a pas de début ni de fin, qui s'achèvera quand il n'y aura plus de désir. Dans tous les cas, c'est une proposition très humaine il me semble, non dénuée d'intention artistique, bien qu'elle ne soit pas affichée en tant que telle. Mais est-ce cela l'important ?
Par Gwenola Wagon,
vendredi 19 novembre 2010 à 21:56 ::Gwenola Wagon
J'aimerais bien en savoir plus sur les raisons qui t'ont amenées à choisir ce dispositif de conversation avec tes invités ? Pourquoi par internet et pourquoi en différé ? Ceci dans la mesure où nos différents articles nécessitent toujours un certain délai de publication contrairement à une conversation orale.
J’ai l’impression que l’ordinateur et ses accessoires : l’écran, le clavier, la souris prennent beaucoup de place dans un tel dispositif mais j’ai aussi l’impression que ce dispositif d'interférence et d'écriture à distance est aussi nécessaire pour ce que tu as mis en scène.
Je viens de découvrir cet épisode de Strip-Tease et j’adore la phrase : « mais ils ne peuvent pas faire venir quelqu’un ? ». Et combien de fois à bout de nerfs me suis-je dis : « Le mieux ce serait qu’ils envoient quelqu’un directement » plutôt que de passer des heures à attendre qu’un opérateur de Call Center puisse répondre. Si la demande est flottante, hésitante, “humaine” alors ces réseaux de machines à assistance humaine ne peuvent que renvoyer vers d’autres numéros et d’autres serveurs et ceci à l’infini. Si bien qu’on ne sait plus trop si on à faire à des machines post-humaine ou des humains post-machine.
Par karine,
jeudi 18 novembre 2010 à 13:24 ::Gwenola Wagon
J'ai davantage l'impression d'assister à une séance d'hypnose en regardant ces barres de progression. L'hypnose au sens où l'on est dépossédé de ses facultés conscientes. Le zen et la pratique de la méditation sont au contraire des disciplines où le corps est en pleine maîtrise. Il est certes débarrassé des contingences extérieures, mais il accueille une infinité de sensations.
Devant mon écran, j'ai tout au plus les yeux rouges, le dos courbé, une épaule de travers et assez souvent mal à la tête.
Par Gwenola Wagon,
mardi 16 novembre 2010 à 11:58 ::Gwenola Wagon
Au sujet du temps d’attente face à nos écrans d'ordinateur, voici deux images d’une collection de barres de défilement, devant lesquelles généralement on attend.
Je ne sais pas pourquoi ces barres de défilement ou barres d'attente ont un côté quasi hypnotique et provoquent le fait d’attendre de manière pavlovienne.
Un moment de zen, de méditation, un moment de vide consacré à regarder des pixels sur un écran qui évoluent progressivement,
sentir le suspens s’étirer, voir la représentation graphique d’un temps dessiné qui se réduit inexorablement…
Combien de temps passons nous à les regarder sans vraiment les voir ?
Cela me fait penser à l’attente de la prochaine réponse dans une conversation, du prochain post.
Par karine,
lundi 15 novembre 2010 à 10:19 ::Gwenola Wagon
Une amie m'a récemment envoyé un appel à contributions, Attente / Attentat : les formes de l'attente. Je recopie ici la citation introductive de l'appel à contributions, mais le reste du texte est non moins intéressant :
« L’attente est une des manières privilégiées d’éprouver le pouvoir, et le lien entre le temps et le pouvoir – et il faudrait recenser, et soumettre à l’analyse, toutes les conduites associées à l’exercice d’un pouvoir sur le temps des autres, tant du côté du puissant (renvoyer à plus tard, lanterner, faire attendre, différer, temporiser, surseoir, remettre, arriver en retard, ou, à l’inverse, précipiter, prendre de court) que du côté du « patient », comme on le dit dans l’univers médical, un des lieux par excellence de l’attente anxieuse et impuissante. »
Pierre Bourdieu, « L’être social, le temps et le sens de l’existence », in Méditations pascaliennes, Paris, Seuil-Points, 2003, pp. 328-329.
Cet appel à contributions propose de renverser le point de vue de l'attente, la plupart du temps du côté du pouvoir, pour l'envisager du côté du "patient".
Susciter le désir amoureux en ne donnant plus de nouvelles, arriver en retard, commencer un concert une heure après l'heure affichée, sont autant de petites tactiques à l'œuvre pour avoir l'ascendant sur l'autre. Cela devient pire quand il s'agit d'une politique d'oppression dans le cas des migrants placés dans des centres pour demandeurs d’asile en France.
La temporalité est encore au cœur de nos préoccupations mais elle apparaît avec cet appel à contributions sous un nouveau jour : le temps n'est pas accéléré mais suspendu. Cet intermédiaire produit des moments où l'on peut perdre, dans le cas des migrants, statuts et droits.
Pascal Nicolas-Le Strat est politiste sociologue et publie sur son site le-commun.fr l'intégralité de sa recherche au lieu de la publier sous forme d'articles dans des revues spécialisées et reconnues par ses pairs. Outre le fait de nous offrir généreusement l'avancée de sa recherche en train de se faire, il contourne de manière libérée le système institutionnel qui n'attribue de la valeur qu'aux articles publiés dans des revues labellisées. Son geste est double : il nous donne accès à une pensée en la faisant circuler sur Internet tout en résistant à l'injonction institutionnelle.
Par Gwenola Wagon,
samedi 13 novembre 2010 à 22:46 ::Gwenola Wagon
Comme réponse, j’ai longuement cherché un film ou une histoire qui illustrerait l’actualisation permanente de nos données sur internet. Plus je cherchais un film sur la perte de mémoire chronique, moins j’en trouvais, si bien que ce long silence fut un peu comme une longue recherche d’un blanc, d’un trou de mémoire.
Car cette actualisation permanente me fait penser à la mémoire des poissons tournant dans leur bocal, une mémoire de quelques minutes ou de quelques temps, une mémoire périodique qui s’efface progressivement… L’actualisation, comme un moyen d’effacement, c’est presque la forme inverse de l’Amnésie antérograde parce que ne peut fixer que de nouveaux souvenirs (nouvelle version) et qu’on efface les anciens (ancienne version).
J’ai pensé à des troubles de la mémoire ou des personnes qui ne peuvent pas se souvenir plus de quelques secondes et qui doivent sans cesse répéter ou faire des efforts terribles pour arriver à mémoriser; j’avais un film en tête que je n’ai par retrouvé l’histoire de passagers de navettes spatiales qui s’échangent leur cerveau ou se retrouvent avec d’autres mémoires téléchargées. Mais j’ai trouvé mieux, pour continuer l’histoire de Clive Wearing…
HM, dont le cerveau prélevé a été disséqué et numérisé entièrement, une vidéo du Brain Observatory montre le découpage du cerveau tranche par tranche, des scientifiques en blouse blanches dans un labo hight tech expliquent comment ils vont accéder à de nouvelles connaissances grâce à la modélisation du cerveau de HM, on a l’impression d’être dans une série américaine, c’est très troublant.
Par karine,
dimanche 7 novembre 2010 à 11:16 ::Gwenola Wagon
Je suis tout à fait d'accord avec toi : il y a comme une injonction d'actualisation sur le web. La réticularisation du temps agit comme si nous étions dans un perpétuel présent.
L'actualisation permanente des informations en favorise leur accès tout en nous plongeant dans une impression de manque : je ne suis pas suffisamment informée comme si j'étais tout le temps en retard.
tchatchhh s'installe dans une temporalité qui n'est pas celle d'un blog publiant un billet chaque jour ou le plus souvent possible. Au contraire, le temps est dilaté et correspond au rythme de mon interlocuteur.
C'est lui qui détermine les dates et la durée de la conversation.
Entre chaque conversation, du temps s'écoule...
Je trouve important de ne pas se laisser aller. Se laisser aller au temps d'aujourd'hui. Ralentir et se forger le temps que l'on veut, celui dont on a besoin, pas plus ni moins. Un temps suffisamment connecté pour ne pas se laisser distancer, pour ne pas se faire surprendre, tout en vaquant à ses occupations.
Et je trouve intéressant de prendre les choses à rebours comme tu le proposes dans le cadre de la ligne de recherche "Archivage et auto-archivage immédiat comme œuvre".
Ligne de recherche à l'initiative de Julie Morel, dans laquelle nous nous engageons aux côtés de Reynald Drouhin, Sylvie Ungauer, Gregory Chatonsky, Dominique Moulon et nous.
Le titre même de la ligne pose problème et tu t'en es saisie.
Par Gwenola Wagon,
jeudi 4 novembre 2010 à 10:10 ::Gwenola Wagon
Je suis d’accord avec toi sur l’internet archive comme cimetière et qui rejoint les failles de la mémoire. C’est une archive à trous avec des vides qui rend l’information obsolète.
Ce qui est d’autant plus étrange, c’est l’entreprise de vouloir archiver tout Internet.
Internet donne à chaque information une valeur d’actualisation. Ce qui est accessible semble actuel, certes la date vient affirmer un temps passé et permet d’introduire une temporalité mais le système va dans le sens d’une accessibilité/actualisation des stockages d’informations.
Une actualisation qui va très loin puisqu’elle touche à d’autres systèmes et pousse chacun d’entre nous à actualiser quelque chose, un système, un blog, un site, un logiciel, un texte, un code, une version, etc.
Tout doit s’actualiser.
Ce qui compte, c’est l’éternel présent. Un présent permanent.
Au moment où j’écris ces lignes et au moment où je publierais le billet, ce sera déjà du passé. Et ce billet s’ajoutera au dessus du précédent rendant ainsi « ancienne » ta réponse d’avant, générant une strate dans notre conversation.
Alors le présent permanent est une illusion qui vient nous titiller.
Imaginer des mouvements d’anti mises à jour, d’anti actualisation de ces machines… ou de ralentissement des mises à jour, un mouvement de résistance à une vague irrésistible.
Mon intérêt s’est porté dans les failles de la mémoire.
A chaque fois que se crée un site ou un blog, on agit comme si tout ce qui se passerait sur la toile resterait pour toujours, comme si chaque écrit était éternel, comme si la technique présente serait la même dans quelques année.
Autant imaginer la perte, la défaillance, l’inactuel, l’obsolescence programmée, la disparition comme mode d’emploi.
La page illisible, le blog dont il manque les liens ou la page qui n’existe plus ?
Ou comment penser l’auto-archivage immédiat en regard de sa disparition tout aussi immédiate ? Archivage versus disparition. J’ai l’impression que chaque blog, chaque site est une entreprise fragile qui ne peut pas se penser sans perte. Et que le moindre bout de texte publié nécessite de penser à son archive tout comme à sa disparition.
Par karine,
mardi 2 novembre 2010 à 15:11 ::Gwenola Wagon
On pourrait se demander si l'Internet Archive n'est pas davantage un grand cimetière qu'une mémoire vive. Je me suis amusée à fouiller dans cette mémoire et j'ai trouvé l'image de la page d'accueil d'un ancien site de 2005; c'est une suite d'icônes représentant des liens brisés et des carrés blancs.
Le site est bien répertorié et archivé à des dates successives de 2005 à 2008, mais il ne renvoie que des images comme celle choisie pour l'entête de ce billet ou des façades de sites sans que l'on puisse véritablement naviguer dans le site lui-même.
Est-ce qu'une telle entreprise peut vraiment « [...] préserver la connaissance humaine et l'accessibilité pour tous à ces collections. » ?
A quoi bon stocker des pages vidées de leur contenu ?
C'est comme une bibliothèque - s'il s'agit bien d'une bibliothèque - dont on suspend l'usage. Dans une bibliothèque, il y a bien la possibilité d'accéder à un contenu auquel les livres assurent la pérennité, mais que faire de pages mortes ou à regarder ?
La collection m'intéresse quand elle est fonctionnelle et quand elle porte dans son projet même l'idée d'une actualisation du fait de son usage.
Par Gwenola Wagon,
dimanche 31 octobre 2010 à 21:20 ::Gwenola Wagon
Je voulais commencer par une vidéo de Data Center, par des lieux physiques où se retrouvent l’auto-archivage instantané des blogs et surtout suivre ta proposition de parler de la surcharge d’informations. Je commence par cette nouvelle Bibliothèque d'Alexandrie : l’Internet Archive fondée en 1996 par Brewster Kahle « Dont le but est de préserver la connaissance humaine et l'accessibilité pour tous à ces collections. »
La Wayback Machine est une entreprise de sauvegarde de tout le contenu d’internet de tous les temps. Une mémoire par strates successives et temporelles. Comme les arbres les plus volumineux de la planète, les séquoias géants, La Wayback Machine donne accès à tous les âges. Ainsi dans des dizaines d’années, on pourra revoir et sonder la mémoire collective d’antan.
Il y a quelque chose d’effrayant à imaginer cette mémoire où l’on pourrait surfer dans le temps, où l’on retrouverait tout sans distinction, une mémoire totale.
Le nom « Wayback Machine » est une référence à une partie de The Rocky and Bullwinkle Show dans lequel M. Peabody, un chien avec un air professoral et son assistant Sherman utilisent une machine à remonter le temps surnommée « WABAC Machine » pour décrire des évènements historiques célèbres.
Par karine,
dimanche 24 octobre 2010 à 20:48 ::Gwenola Wagon
Gwenola Wagon :
Prouvez que vous êtes humain.
Issu d'un projet où je cherche à prouver mon humanité face à des machines devenues omniprésentes et face à une humanité se "machinisant" ou adoptant des comportements de plus en plus machiniques.
Pôle blanc.
Lieu où je vais souvent lorsque je me perds dans un globe virtuel.
Achever un voyage ou en commencer un autre.
Personnalise ton profil.
Correspond à peu près à ce qui me semblerait être une présentation rapide et du coup impossible. Personnalise étant un dérivé du mot personne. Peut être l'image correspond à mon impossibilité de me présenter ou celle d'y préférer cette image toute faite colorée et en relief.
IMG_0155.jpg aurait pu s'intituler autrement, image d'un primate reconstitué et qui m'a toujours hanté, tout à la fois par sa menace de disparition et par une attraction irrésistible pour tous les primates et encore plus pour leur représentation. Réflexion menée dans un projet nommé 80 sur le rôle de la représentation comme vecteur/provocateur de disparition.
Not found.
Simplement l'impossibilité ou la fascination pour les mots Not found se détachant du fond blanc et tout ce que cela implique comme déception ou jubilation parfois.
Par Stephen Wright,
lundi 19 juillet 2010 à 12:59 ::Stephen Wright
Je ne suis pas vraiment d'accord que "Internet est l'espace de la parole libérée et c'est bien le problème. Dispositif de contrôle qui incite à écrire, à renseigner sa vie pour diverses instances du pouvoir." Ce genre de raisonnement me paraît très hâtif, et le paradoxe (voire la contradiction) est bien mis en avant par le fait que tu formules cette critique via Internet... On pourrait dire que l'école pour tous est, elle aussi, un "dispositif de contrôle" qui apprend à lire et à écrire pour mieux asservir, ce qui est partiellement vrai dans un certain usage -- car tout dépend de l'usage qu'on en fait. Platon, qui déjà ne supportait pas que le peuple lit et écrit, aurait sûrement exécré cet espace de la parole libérée qu'est Internet! Mais le vrai problème n'est-il pas qu'une certaine logique d'accumulation, à savoir le web 2.0, au lieu de libérer la parole, tend désormais à la privatiser? Et, comme tu suggères, à faire participer l'usager à sa propre dépossession? A faire de lui un agent de son auto-exploitation? Internet comme dispositif d'interconnectivité, de collaboration inter-cérébrale et de mise en commun d'intellectualité, est un formidable multiplicateur d'énergies -- qui donne lieu à ce qu'Antoine Moreau appelle à très juste titre le "miracle contemporain" qu'est Wikipédia. Je me souviens, quand j'étais chercheur, mes collègues passaient beaucoup de temps à dénigrer wikipédia (ses supposées erreurs pourtant facilement corrigibles à tout moment par quiconque, son prétendu applatissement de l'hiérarchie des objets dignes de définition), en fin de compte parce qu'il constitue la plus puissante machine de guerre contre la culture de l'expertise jamais mise en marche.
Tout cela pour dire que je te suis s'il s'agit d'une critique de web 2.0 mais pas d'Internet comme tel. Peut-être y a t-il quelque chose à retenir pour notre discussion de l'épiphyte -- qui arrive à son terme avec la fin du cycle lunaire qui le circonscrivait. Une critique totalisante d'Internet s'informe presque forcément d'un certain métarécit, qui l'inscrit dans une logique instrumentalisante, une sorte de dialectique de la raison totalisante. Mais l'épiphytique ne semble pas nommer un métarécit, mais bien plutôt ce que Félix Guattari -- dans son usage sauvage des mots -- appelle un métamodèle. Non pas dans le sens où l'épiphytique modèle l'agir mais dans la mesure où il propose un agencement collectif au-delà de tout modèle. Autrement dit, l'épiphytique puise sa propre logique et cohérence des agencements aux il se réfère.
Je vis ces temps-ci chez mon ami Brian Holmes qui est parti, lui, vivre à Chicago. Je fais un usage épiphytique de son apartement, notamment de son excellente bibliothèque. Ce matin je feuillète un ouvrage par un certain Gary Genosko, Félix Guattari An Aberrant Introduction, et tombe sur ce passage souligné au crayon:
In Guattari's conceptual nomenclature, metamodels are not to be confused with metanarratives because they eschew universality for the sake of singularity, and the self-constitution of references, organization, relations, and limits. This makes Guattari's metamodel akin to a continuous process of automodelization that attempts to extract its own consistency... from the components of the assemblages to which it relates.
En marge, Brian notait au crayon: "This is interesting"
Je suis d'accord avec lui. Et d'autant plus quand je lis, également crayonné de sa main, ce commentaire en bas de la page, ceci:
"akin to" means that the dynamics of thinking in the metamodel is similar to the automodelization that synthesizes a whole out of a heterogeneous assemblage
Quelqu'un qui lisait notre conversation en ligne me faisait remarquer l'autre jour que s'inspirer d'un écosystème ou d'un agencement organique comme l'épiphyte pour repenser le vivre ensemble humain était éminemment problématique et rappelait des moments peu glorieux de la pensée politique. Que dire? Sinon que l'épiphytique n'appartient plus à la biologie, mais nomme un mode d'automodélisation dynamique qui synthétise un tout à partir d'agencements hétérogènes?
Par karine,
samedi 17 juillet 2010 à 16:26 ::Stephen Wright
Oui, je me sens proche de la pensée et du travail de Christine Lapostolle, écrivain et enseignante en culture générale aux Beaux-Arts de Quimper.
C'est d'ailleurs avec elle que le premier moment épiphyte a eu lieu à Quimper.
C'est une complice. Descriptions, qui est l'une de ses entreprises littéraires, réécrit les témoignages recueillis. Je suis d'accord avec toi sur "[...] le paradoxe de la réécriture des descriptions pour dire la pensée des autres "au plus juste". "
Dans un boulot fait ensemble, duo pour 13 mots et un paysage, qui est un dialogue entre un lecteur (moi) et un écrivain (elle), je reprends l'un de ses textes extrait du livre nous arrivons, Seuil, 2006 :
Page 82 :
Toi l'homme dont je partage la vie tu reproches aux femmes de toujours écrire sur leurs amours. Nous marchons sur un sentier de forêt et tu dis :
"Vous appartenez toutes à la même classe sociale, vous avez les mêmes références, la même culture, vous aimez les mêmes livres, vous prenez le thé ensemble, vous faites les magasins, vous allez au théâtre et c'est vous qui écrivez les livres. Toujours vous. Qu'ai-je à faire de vos états d'âme ?
Qu'ai-je à faire de vos amours ? Pourquoi pas les ouvrières, pourquoi pas les chômeuses, les poissonnières, les camionneuses ? Et quand il y a une ouvrière dans un livre, ce n'est pas elle qui parle, c'est encore vous qui l'avez inventée et qui parlez à sa place. Vous devriez arrêter de vous exprimer. Vous devriez avoir ce courage-là, cette élégance."
Voilà pourquoi, estimes-tu, tu n'as plus de raison de t'intéresser à la littérature, qui est une affaire de gens de la même classe qui se racontent entre eux les mêmes histoires en faisant varier l'ordre des phrases d'un livre à l'autre. Tout le monde devrait pouvoir écrire. Si on voulait vraiment renouveler la littérature, il faudrait pendant des années publier tout ce qui s'écrit. "Tout sauf les livres que vous faites. Et peut-être là commencerait-on à entrevoir quelque chose de différent.
Je fais un commentaire de cet extrait au mot "résistance" :
Écrire avec des mots ou avec des images quand on ne sait pas avec des mots.
La vie s'écrit sur Internet. La vie privée et minuscule.
Seulement, elle s'oublie encore plus vite qu'elle ne s'écrit. Masse de mots et d'images muée en bruissement indifférent.
Se raconter c'est prouver aux autres que l'on existe. Lire une existence incite à écrire la sienne. Le déferlement des récits de soi est en place.
Je n'ai rien à dire dit Charles Pennequin. Je n'ai pas à parler. J'ai à me taire. Un petit peu. Dans les mots.
Internet est l'espace de la parole libérée et c'est bien le problème.
Dispositif de contrôle qui incite à écrire, à renseigner sa vie pour diverses instances du pouvoir. La vie des hommes infâmes, dirait Foucault, n'est plus écrite à travers des rapports de police, mais par les hommes eux-mêmes sur Internet.
Il vaut mieux se taire parfois et le dire.
Et aussi, comment écrire sans être noyé dans la masse, comment conserver sa singularité ?
Il y a certainement une question d'échelle dans l'épiphyte. Une structure est déjà trop imposante, et comme tu le dis "molaire", alors qu'une prolifération à la barbe de ces structures me semble bien plus intéressante. A la fois mobile et perçante, "sa capacité à se propager sans changer d'échelle."
Par Stephen Wright,
lundi 12 juillet 2010 à 15:06 ::Stephen Wright
A la lumière de ton dernier billet, puis suite à ma lecture enthousiaste des "descriptions" de Christine Lapostolle, je pense maintenant comprendre quelque chose d'essentiel de ton approche du moment épiphytique (vu ma capacité régulièrement vérifiée à faire fausse route, un tel optimisme est sans doute imprudent...): à savoir que pour toi le moment épiphyte se caractérise voire se définit par son échelle modeste. Il me semble que pour toi, le "moment" de l'épiphyte évoque avant tout une certaine humilité d'échelle, et seulement dans un second temps une façon une durée en dehors d'une temporalité (car susceptible de se dilater ou se contracter infiniment). Une structure qui est objectivement épiphytique ne peut être décrite comme un moment épiphytique si elle dépasse une certaine échelle; la puissance de l'épiphyte résiderait dans sa modestie, sa précarité, sa capacité à se propager sans changer d'échelle. L'épiphytique sera moléculaire (jamais molaire) ou ne sera pas.
Si je ne me trompe en avançant cette hypothèse, je vois tout à fait ton affinité avec le travail de Christine Lapostolle, lorsqu'elle écrit par exemple: "Je ne suis pas une institution, ni une entreprise, je suis une personne, j'enseigne dans une école des beaux-Arts et je suis écrivain. J'éprouve un certain malaise devant la façon dont il m'est rendu compte à grande échelle de la situation présente par ceux qui détiennent le pouvoir d'images et de paroles." Un certain malaise en effet... le mot est justement et délibérément faible... Il y aurait beaucoup à dire par rapport à cette approche et les contradictions qui lui sont inhérentes et auxquelles nous nous débattons constamment. Par exemple, les enseignants dans l'éducation supérieure ne sont pas détenir un certain "pouvoir d'images et de paroles". Par exemple, le célèbre paradoxe évoqué par Marx par rapport à la paysannerie française dans son 18e Brumaire me vient à l'esprit: "Ils ne peuvent se représenter eux-mêmes, ils doivent être représentés." C'est en quelque sorte l'impératif documentaire, le paradoxe de la réécriture des descriptions pour dire la pensée des autres "au plus juste". Le vrai malaise est peut-être surtout de se retrouver détenteur/rice d'un certain pouvoir d'images et de paroles dans une situation où la majorité en est privée de façon systématique -- et les nuits des prolétaires qui nous font rêver restent largement chimériques.
Cela dit, je suis séduit par l'idée d'un recueil de moments épiphytiques en ligne, car l'internet est une sorte de différentiel entre deux échelles: entre l'infiniment modeste et l'entièrement mondiale. Plus le paradoxe est fort, plus la disparité d'échelles est marquée, et mieux ça sera à mon avis. C'est également ce que semble penser Christine Lapostolle quand elle dit qu'elle croit "au très petit et au très grand". Et pourtant, et pourtant... l'engouement pour la micro-échelle, le microévénement, la micropolitique depuis quelques années (s'appuyant sur les écrits de Félix Guattari et Michel De Certeau, merveilleusement bien articulée entre autres par Pascal Nicolas le Strat) n'est pas sans poser le problème suivant: pendant que nous, épiphytes, nous consacrons à créer des micro-initiatives les unes plus expérimentales et fines que les autres, soucieux d'éviter des pièges que nous connaissons bien, d'autres, plus parasitiques d'esprit, se consacrent à leurs macro-initiatives méga-molaires qui nous pourrissent la vie sur terre. Prenons par exemple ce que je considère être aujourd'hui le projet molaire et parasite le plus néfaste: google. Ça peut paraître absurde de dire que google est pire que l'Église catholique ou l'industrie militaire américaine, mais dans une certaine mesure google est aujourd'hui le fer de lance du capitalisme à venir et des modes d'accumulations qui seront les siens. Voici un passage d'un article très éclairant de Matteo Pasquinelli, "Google’s PageRank Algorithm: A Diagram of the Cognitive Capitalism and the Rentier of the Common Intellect" (que je cite puisqu'il parle de google comme "parasite"):
Google is defined as a parasite of the digital datascape as, on one hand, it provides benevolent free services but, on the other hand, it accumulates value through a pervasive platform of web advertisement (Adsense and Adwords). More importantly, Google establishes its own proprietary hierarchy of value for each node of the internet and becomes then the first systematic global rentier of the common intellect. Third, a political response can be conceptualised and organised only by reversing the chain of value production (blatantly: ‘Reclaiming your page rank’) instead of indulging in a nominal resistance to the ‘digital Panopticon’.
Je partage son scepticisme quant à la "résistance" souvent largement nominale; je comprends également son désir de passer à l'échelle de l'adversaire (Reprenons notre page rank!), car à chaque fois qu'on fait une recherche sur google, nous nourissons le parasite de notre plus-value cognitive et affective. Nos désirs, nos idées, nos idées, notre intellect constituent le hôte de ce parasite. Le vrai projet politique aujourd'hui -- le plus ambitieux, le plus urgent aussi -- ne serait-ce pas de concevoir un moteur de recherche épiphytique, dont l'algorithme serait capable de rivaliser avec celui de google en termes d'efficacité mais en produisant de tout autres résultats? Et conçu non pas (comme google) dans une logique d'accumulation aux dépens de la collectivité mais (plutôt comme wikipédia) dans un esprit de mutualisation de l'intellectualité de masse?
Par karine,
lundi 12 juillet 2010 à 07:59 ::Stephen Wright
A ta dernière question, je répondrais : en recueillant des descriptions de moments épiphytes.
J'ai travaillé il y a peu avec l'écrivain Christine Lapostolle qui a entrepris un site de descriptions en recueillant des témoignages de personnes qui décrivent leurs activités. La plupart du temps, ces personnes racontent en quoi consiste leur travail. Il y a d'abord une rencontre, un enregistrement et un texte réécrit par Christine que l'on peut lire sur son site.
Ce qui m'intéresse dans cette démarche, c'est le recueil des faits avec le plus de détails possibles, sans interprétation et jugement.
J'ai fait un film dans lequel Christine parle de ce qu'est "décrire"; décrire est par exemple Louons maintenant les grands hommes de James Agee et Walker Evans. Dans cet ouvrage, dans lequel sont regroupés textes et photographies, Agee et Evans décrivent dans les moindres détails, jusqu'à la poussière dans les tiroirs, la vie de familles très pauvres vivant au sud des États-Unis. Christine dit dans le film qu'Agee a redonné en mots la richesse que les paysans n'ont pas.
Je trouve sa remarque très juste et le travail d'Agee et Evans remarquable. Il y a une démesure dans la description qui dépasse la tradition journalistique et même sociologique.
J'envisage donc de recueillir des moments épiphytes sous le mode descriptif, un mode descriptif que je préciserai en faisant, mais qui me semble le plus approprié pour ces moments.
Dans un premier temps, tout serait visible sur un site Internet.